La peine avant la peine

Un mort tous les trois jours.
Ce n’est plus une statistique, c’est un programme politique.
Un programme qui s’écrit à coups de lois sécuritaires, de plateaux télé, de mots creux qui sentent bon l’ordre et la matraque.
On promet des peines plus longues, plus dures, plus fermes.
Et on récolte des pendus.
En cellule, dans le noir, avec un drap d’hôpital ou un lacet qu’on était censé confisquer.

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Ce ne sont pas des suicides. Ce sont des homicides législatifs.
Chaque réforme pénale votée par la droite ou l’extrême droite, chaque rodomontade sur le “tout répressif”, chaque syllabe prononcée pour flatter les bas instincts du bon peuple, c’est un clou en plus dans le cercueil d’un détenu.
À force de durcir les peines, on a rendu les cellules étouffantes.
À force de criminaliser la misère, on a transformé les prisons en morgues à ciel clos.
À force de vouloir “nettoyer les rues”, on salit les murs des maisons d’arrêt avec du sang et du vomi.

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Karim, poignardé en détention, avait une promesse d’embauche.
Mais pas assez de valeur pour ceux qui légifèrent sur BFM.
Sacha, au mitard pour avoir trop crié son mal-être, a imploré de fractionner sa peine.
On lui a accordé une corde.
Kenzo, violé par un détenu, seul, désespéré, a reçu un drap comme ultime accompagnement.
Merci pour le kit.

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Les politiques veulent des prisons pleines.
Et ils les ont.
187 % de taux d’occupation à Grasse.
170 % à Aix-Luynes.
On empile les corps comme les dossiers dans les ministères.
Mais pas les moyens.
Pas les rondes.
Pas les soignants.
Pas les draps déchirables.

Juste des discours.
Des promesses de fermeté.
Des “il faut que ça cesse” après chaque fait divers.
Mais rien sur les causes.
Rien sur la misère.
Rien sur les vies qu’on jette comme des déchets biologiques.

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La République punit avant de comprendre.
Elle isole avant de soigner.
Elle oublie avant même de nommer.
Et quand un détenu meurt, elle ouvre une enquête.
Avec un stylo sans encre.
Et des juges à l’agenda trop chargé.
Quatre ans pour convoquer une mère.
Trois semaines pour lui faire glisser un sac plastique souillé.

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Les morts en prison ne comptent pas dans les bilans.
Ils sont hors-champ, hors-caste, hors-humanité.
Mais parfaitement à leur place dans le grand récit national de la peur.
Parce qu’ils sont les effets secondaires assumés des campagnes sécuritaires.
Des dommages collatéraux de la « tolérance zéro ».

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Un mort tous les trois jours.
Et toujours un ministre pour dire : « Il faut construire plus de places. »
Mais jamais pour demander : « Pourquoi remplit-on autant ? »
Parce que poser la vraie question, c’est admettre que ce n’est pas la délinquance qui explose.
C’est la bêtise politique.
Et l’inhumanité légale.

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Les prisons débordent.
Pas de criminels.
De pauvres, de malades, de jeunes paumés.
De boucs émissaires utiles aux campagnes électorales.
Et les juges, eux aussi, suivent le mouvement.
Ils ont peur de passer pour laxistes.
Alors ils remplissent.
Et derrière, les matons font ce qu’ils peuvent.
Mais surtout ce qu’ils ne peuvent pas.

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C’est ça, la vérité.
La prison est l’ultime débarras d’un pays qui ne veut pas soigner, pas éduquer, pas comprendre.
Elle est la fosse commune de nos renoncements politiques.
Un tombeau collectif bâti au nom de l’ordre.
Mais sans justice.
Sans dignité.
Sans issue.

https://www.atramenta.net/authors/guy-masavi/1981

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